
Il y a quelques mois, je partageais sur Instagram et par ma newsletter, les listes de navires ayant transporté des engagés africains vers la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.
Ces documents suscitent toujours beaucoup d’émotion et de questions.
Car derrière les convois, les dates d’arrivée et les numéros de matricule, il y a des vies. Des hommes, des femmes et des enfants déracinés, dont l’histoire reste encore largement méconnue.
Qui étaient les engagés africains ?
Les engagés africains étaient des personnes captives en Afrique, rachetées puis “libérées” par des Français afin de venir travailler dans les colonies après l’abolition de l’esclavage.
Entre 1857 et 1862, environ dix mille d’entre eux arrivent en Martinique.
Dans les archives, ils apparaissent souvent sous l’appellation “immigrants africains”.
Leur histoire se situe dans une période charnière : après l’abolition de 1848, mais dans un système de travail qui conserve encore de nombreuses formes de contrainte.
Le problème des listes existantes
Après la publication des listes de navires, j’ai reçu énormément de messages.
La question qui revenait le plus souvent était :
« Comment savoir si j’ai un ancêtre engagé africain ? »
Et presque systématiquement, la même remarque :
« Dommage que ces listes ne soient pas nominatives. »
En effet, les documents disponibles indiquent généralement :
- le nom du navire,
- la date d’arrivée,
- le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants transportés,
- ainsi que les numéros de convois.
Ces informations sont précieuses lorsqu’un acte d’état civil mentionne un immigrant africain.
On peut par exemple lire :
« Arrivé par le navire Renaissance, le 6 mars 1862, sous le numéro 4185. »
Mais ces listes ne permettent pas encore d’identifier clairement chaque personne transportée.
Le déclic : créer des listes nominatives
Et puis j’ai eu un déclic.
Pourquoi ne pas relever tous les noms des engagés africains présents dans les archives de Martinique ?
L’objectif serait double :
- réaliser un véritable travail de mémoire,
- mais aussi créer enfin des listes nominatives reliant les individus à leur navire d’arrivée grâce à leurs numéros de matricule.
Cela permettrait peut-être aussi de retrouver des groupes de personnes arrivées ensemble, ayant partagé une traversée, voire une histoire commune avant même leur arrivée aux Antilles.
La tâche est immense.
Mais je suis déterminée à la mener.
Déjà 250 noms relevés en une semaine
En une seule semaine de recherches, j’ai déjà relevé 250 noms d’immigrants africains dans une seule commune, sur dix années d’archives.
Et certains destins bouleversent profondément.
Le plus jeune enfant retrouvé jusqu’à présent avait 6 ans lors de son décès.
Il s’appelait Boumba.
Il portait le numéro matricule 3984.
Arrivé le 20 décembre 1859 par le navire Splendide, il meurt le 22 septembre 1860.
Lui aussi possédait un contrat d’engagement.
Et pourtant, fait troublant : aucune filiation connue n’est indiquée dans l’acte, alors qu’il était arrivé à l’âge de 5 ans seulement.

Une autre question apparaît : le marronnage des engagés africains
Au fil des relevés, d’autres éléments interpellent.
Pour certains décès, les témoins ne peuvent fournir ni l’âge exact, ni le numéro de matricule de la personne décédée.
Et ces situations apparaissent souvent lorsque l’individu a été retrouvé hors de l’habitation où il était engagé.
Pourtant, les engagés devaient normalement obtenir une autorisation pour quitter l’habitation.
Alors une nouvelle question émerge :
Les engagés africains pratiquaient-ils eux aussi le marronnage, comme les esclaves avant eux ?
Les archives permettront peut-être d’apporter des réponses.
Un travail de mémoire encore largement à construire
Chaque nom retrouvé permet de redonner une existence à des personnes longtemps restées invisibles dans l’histoire.
Au-delà de la généalogie, ce travail touche à la mémoire collective martiniquaise et antillaise.
Et ce n’est probablement que le début.
Télécharger gratuitement les listes de navires des engagés africains
Retrouvez les convois d’immigration africaine vers la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane entre 1854 et 1862.

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